Juin - Juillet

Nous mangeons des Mister Freeze, par trois pour elle (coca, framboise, citron), en déplorant le fait que ceux à l'anis ne soient plus commercialisés. J'enveloppe les glaces dans du papier pour éviter que nos doigts ne brûlent et j'étends mes jambes au soleil. Cet été sans vacances semble plus léger que tous ceux des années passées. Il a commencé tonitruant par des bonnes nouvelles, un cambriolage (qui me rend définitivement amnésique des cinq mois d'absence ici - j'aurais dû écrire dans des journaux intimes papier, tant pis!) et une fête permanente. On fête la fin de l'année éprouvante, on fête l'année à venir tellement radieuse. Mon sourire s'étire et celui de N. aussi quand nous tournons les yeux l'un vers l'autre, abasourdis par la chance que nous avons et que nous n'espérions pas. M. me glissera plus tard "On sent que vous vous aimez beaucoup et qu'il veille sur toi"; elle a raison. Je fête la chaleur qui tombe à vingt-deux heures, en dansant sur des chansons que je n'aime pas trop et dont je ne connais pas les paroles (pas grave, je chante quand même). Quand il faut se remettre au travail et que les journées se ressemblent, je fête en secret avec L. Tigrinus le retour à heure fixe de R. Peu importe qu'elle soit fugace et farouche, on fait la petite vie et je m'applique à la patience. Elle glousse de joie en dévorant une salade de haricots verts frais, c'est drôlement bon l'été.

A peine ai-je gagné le droit de rester à Paris que tous les projets se rêvent ailleurs. Sans doute a-t-il fallu attendre de pouvoir espérer fuir cette ville à deux, pour l'envisager sérieusement sans avoir l'impression d'y laisser une partie de moi. 
Quand j'étais enfant, mes parents ont voulu quitter la région parisienne pour un lieu de vie plus agréable. Ma mère a pris une carte de France et a pointé son doigt au hasard dans une région avec beaucoup de vert. Je souris de me retrouver, vingt ans plus tard, à agir de la même façon en scrutant les zones vertes et les points bleus sur la carte. Je finis par abandonner en soupirant parce qu'il n'existe pas de pictogramme pour figurer les marchés de poisson et de légumes, les restaurants, l'emploi, les cinémas et le charme. 
Les rêves de loin loin loin nous tiennent éveillées toute une nuit. Je ne me coucherai pas tant que je n'aurai pas trouvé notre itinéraire de tour du monde complet. Finalement je me suis couchée avant. 

 

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Août

Les nuits sont parfois difficiles et enfouissent certaines journées dans une humeur maussade et défaitiste. Je lutte beaucoup. Le mois d'août est tout indécis et il m'arrive encore, quelques rares fois, de préférer rester au lit pour ne rien décider. J'ai dit adieu à Mme B. en dissimulant ma joie. Les adieux n'ont jamais été aussi nombreux et faciles que cette année. Je demande quelques nouvelles polies de Th. en prêtant une oreille distraite aux réponses. Je ne me résous pas à répondre à M. et la culpabilité m'éfleure à peine. Penser à A. me met mal à l'aise, il m'arrive de craindre de le croiser dans le métro. J'ai marché plusieurs fois sur les bords de la Seine depuis, mais la petite sensation de dégoût persiste.
La stratégie de l'égoïsme protecteur s'épuise, les pensées focalisées sur moi-même me lassent et me font honte alors j'essaie de répondre davantage au téléphone.

Après quelques rendez-vous ratés, notre petit club de lecture se réunit à nouveau et c'est un véritable bonheur. J'ai présenté Le Maître et Marguerite sans réussir à en dire autre chose que "C'est le diable à Moscou et il y a même Ponce Pilate!" en sautillant d'enthousiasme avant de jeter mon dévolu sur les biscuits au matcha. Le soir, c'est systématique, nous passons une heure avec R. à nous dire combien ces réunions nous font du bien et combien notre amour pour les autres filles présentes grandit à chaque fois. Il y a eu cette fois-ci - en plus des biscuits -  des madeleines fourrées, des cookies, un énorme pot de framboises, des muffins délicieux et des tentatives peu concluantes de milk-shakes au lait végétal.
En août il y a aussi des seiches comme à L.O., qui déclenchent l'alarme incendie de l'appartement et qui laissent une odeur de cramé dans la cuisine, mais j'en raffole. Quinze fois par semaine, je décide de changer mon alimentation et ma façon de consommer, avant de commettre tout autant d'entorses à mes belles résolutions. Paris se vide au mois d'août, sauf le restaurant-traiteur argentin minuscule à la devanture bleue, qui profite de l'été pour étendre ses horaires. La jeune femme adorable qui y officie me demande si j'ai déjà goûté la sauce chimichurri. Quelques minutes après, je dévale la rue avec mon sac en kraft contenant trois empanadas brûlants et la petite sauce merveilleuse.