Instant musical préambulaire:

Je trouve que D. Saez s'imite en moquerie plutôt qu'il ne s'écoute, sauf sur Marguerite. Cette chanson me donne l'impression d'être une adolescente qui s'émouvrait de toutes les chansons d'amour qu'elle écoute (ce n'est absolument pas qu'une impression). Mais quand c'est comme un parfum de nocturnes qui aurait le goût des levers du jour et que c'est dans le mille à tous les coups, j'ai toujours envie de remplacer Marguerite par un autre prénom et d'autres fleurs.

 

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C'est mars et les vacances sont finies. Mes grands projets de vacances sont restés lettre morte (je surestime toujours largement ce qui peut être mené en une semaine) et j'ai du mal à ne pas gémir sur le temps qui file trop vite. Je crains la fin de cette année peu appréciée, à cause des incertitudes trop grandes qui rendent la suivante menaçante. De plus en plus souvent le matin, j'aimerais son ventre près du mien pour tordre le cou aux angoisses de la nuit. Ventre chaud mais ventre absent.

Comme j'ai des peurs de luxe, je ne crains pas de n'être choisie nulle part. Je crains de devoir quitter mon appartement et/ou Paris. 

Le sol de l'appartement m'exaspère: le parquet trop ancien et mal entretenu, le linoléum (chez W. Anderson la rumeur veut que les renards y soient allergiques) moche de la cuisine, le carrelage aléatoire de la salle de bain. Je n'aime pas que l'installation électrique soit trop vieille pour être fiable et que le courrier dépende de l'humeur de ma concierge. Je n'aime pas trop vivre dans les souvenirs*, même si les pièces à vivre ont drôlement changé. 
Mais j'aime la peinture bleu-vert qui s'écaille déjà dans la petite chambre. Nous l'avions posée maladroitement, durant un été joyeux sous le regard dubitatif du chat angora d'Ae que nous gardions. J'aime l'étagère à épices et celle où s'alignent les bouteilles asiatiques. Elles provoquent parfois des soupirs - d'admiration ou d'exaspération, c'est selon - parmi mes fréquentations estudiantines. J'aurais du mal à me séparer du paravent et de la table basse, absolument inutiles et encombrants mais évidemment indispensables. La table basse avait été préemptée dans le petit stock mobilier familial, grâce à une chanson d'une efficacité redoutable improvisée au ukulélé (et grâce à la générosité que tous les membres de ma famille - moi exceptée - ont en commun).
J'aime mon quartier et mon arrondissement; ses lignes de métro; le magasin asiatique où il y a tout (du moins l'essentiel: une machine à pâtes et un griffoir pour L. Tigrinus); l'échope minuscule qui ne vend que de la coriandre, du persil et de la menthe; la rue qui est un escalier; la boutique de thé où les vendeurs ont les yeux bleus; la boulangerie qui fait du bon pain mais qui est toujours fermée; et cent autres choses encore. 

J'invite des amis, j'essaie d'en profiter, seule ou avec les personnes que j'aime. J'essaie de ne plus l'encombrer, même si je n'ai pas pu résister à l'achat d'une deuxième théière qui sert aussi de cafetière et que je suis assez obsédée par l'idée d'acquérir de nouvelles lampes. Si je déménage, ce sera forcément dans plus petit et je n'ai aucune idée de l'endroit où iront toutes ces affaires. Mes affaires, celles de R., les affaires dont nous ne voulons pas nous séparer totalement. La liberté et la flexibilité sont sans doute plus faciles quand on sait certaines choses immuables. Une chambre à soi chez les parents jouerait peut-être ce rôle s'il y en avait une. 

 

Il me reste environ quatre ou cinq mois sûrs pour extirper à cette ville tout ce qui me manquera s'il fallait la quitter. Challenge impossible: épuiser Paris. Je retourne dans les musées, je me glisse timidement dans les concerts, je multiplie les balades et je dédie un budget aux cafés. J'aimerais savoir dire tout ce que j'aime de Paris mais c'est peine perdue, je n'arriverais jamais à être assez exhaustive. Il est étrange que je ne me lasse pas de cette ville inconfortable qui n'en fait qu'à sa tête. Tout y est trop étroit, trop petit, trop cher, trop inaccessible, trop élitiste. Mais il y a aussi ce plaisir immense, en se baladant d'un quartier à un autre (c'est quelque chose que j'adore: ces paysages urbains qui changent sans transition), de tomber soudainement sur une rue déserte au charme particulier. C'est le puits caché dans une ruelle minuscule du quatrième arrondissement, près de la boutique d'une créatrice adorable dont nous espérions qu'elle ferait nos robes de mariées. C'est l'étrange grange en bois, somptueuse et effrayante quand on la découvre de nuit, dans une impasse près de Pigalle. Il y a aussi les rires au milieu des vélos et trottinettes bricolés pour la course annuelle du criterium sauvage dans la rue des Cascades.
Je m'arrête là, j'aime sans doute tout simplement cette ville parce que je m'y sens chez moi. 

* C'est un très gros mensonge.

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Ce qui est vraiment mignon dans Main dans la Main de V. Donzelli (c'est d'ailleurs tout l'intérêt du film - voire le seul, mis à part la scène où Elkaïm fait du Pina Bausch), c'est la métaphore bien trouvée pour les personnes qui ne parviennent pas à se quitter. 

Il semblerait qu'au cours des derniers mois, nous ayons réalisé la prouesse de vivre encore plus ou moins ensemble, avec suffisamment de discrétion et d'intermittences pour ne pas nous en rendre compte nous-mêmes. C'est assez amusant de ne pas se rendre compte de son propre secret. 
Un jour où elle était rentrée chez elle et où ça faisait mal dans le ventre, je me suis demandée pourquoi je souffrais encore de ses départs alors que nous avions cessé de vivre ensemble depuis des mois. Et puis en fait nous n'avions pas vraiment tout à fait cessé. 

Normalement, le trajet porte à porte dure quarante minutes. Nous n'en mettons toujours que trente. 
Je mets trop de cannelle dans mon riz au lait et je songe à nos maladresses. Les siennes me touchent infiniment et je désespère un peu de trouver une issue à notre impasse (sans grange ni réverbère). Je pose trois questions en chuchotant à mon auditoire très attentif: le chat et la petite cuillère pleine de cannelle. Des questions que je n'ose poser à personne, surtout pas à Mme C. ou Mme B. que je n'ai plus envie de voir. Encore moins à K. qui, dans la pièce d'à côté, cultive son inculture et son immaturité le nez scotché à sa tablette. Comment on se quitte quand on s'aime? Comment on se quitte quand on n'en a pas envie? Comment on se quitte quand on n'est déjà plus ensemble?
On souffre beaucoup sans savoir quoi faire. Parfois on agit et c'est trop dur, alors on n'agit plus mais c'est trop dur aussi. On n'est pas comme chez Tricot Machine et on pourrait étoffer notre album imaginaire d'une reprise parodique: On est grave faites en chocolat. Et puis moi qui ne croyais pas si bien dire en énonçant pour la millième fois à L., au-dessus d'un bol de ramens qui ne goûtaient toujours pas le Japon, Oh tu sais, c'est compliqué...