Dans la pièce exiguë où le tissu bleu me nargue, je réprime des soupirs d’impatience et l’envie de dire Si vous ne m’aidez pas un peu plus, je vais en avoir pour la vie, et je n’ai pas le temps.

  

NIKI

(Niki de Saint Phalle, obligatoirement sujet du prochain billet)

Mon aspiration au calme ne trouve que peu d’applications. Je remplace les chamboulements personnels par des chamboulements artistiques en enfilade. Plusieurs fois par semaine, j’ai le regard troublé, les jambes qui vacillent et le cœur submergé qui ne sait plus prendre à la légère. On pourrait identifier des cycles dans les huit derniers mois et je me demande: peut-on avancer en tournant en rond ?

Maintenant la nuit me fait peur. La nausée s’installe tout doucement quand, dans le noir, mes yeux ouverts ne trouvent pas le sommeil. Les émotions vont trop vite, l’enthousiasme et la joie filent sans prévenir en laissant des creux douloureux aux endroits où, l’instant d’avant, ils pulsaient encore.
La fille aux collants est de toutes les insomnies et me fait découvrir le pessimisme malgré elle. Quand dort-elle ? Qui d’autre que moi s’inquiète de sa détresse ? J’ai peur d’être la seule à m’être imposée dans sa vie en affection enthousiaste sans qu’elle ait eu le temps d’ériger ses habituelles barrières. La distance équilibrée avec les détresses empêtrées dans leur solitude m’est difficile à trouver.


La fin du mois de janvier ressemble à mon été. La pluie et le froid en plus, certaines présences en moins. Un jour où je m’étonne pour la millième fois d’être si émotive et fragile sans savoir si ce sont des états éphémères ou des composantes de moi, une angoisse supplémentaire et inexpliquée se fait ressentir. Je ne crois pas aux connexions instinctives mais aux coïncidences et à l’attention accrue que l’on porte à certaines personnes. J’apprends par la suite que R. faisait au même moment un malaise à l’autre bout de Paris. Au téléphone nous rions de sa mésaventure, mais l’inquiétude prend le dessus quand l’incident se reproduit le lendemain. Auprès de M., pour réprimer la crainte, je plaisante « Décidément, on vit merveilleusement la séparation ».
Je ne sais pas exactement ce qu’elle vit, je sais pertinemment qu’on a dépassé la simple complexité amoureuse, que d’autres poids se sont invités. L’impasse me semble inextricable, mon impuissance à apaiser me pèse, les sentiments et les rôles s’emmêlent, je ne sais pas si je suis aussi bourreau ou une présence indispensable. Comment être une présence apaisante quand, par ailleurs, on décrète la distance ? Je suis mêlée, mêlée, et Th. m’assure « personne ne dit plus tourneboulé de nos jours », dommage le mot était parfait.
Je répète deux fois C’est tellement dommage tout ça. Il me serre contre lui et la soirée devient plus légère.

En me trompant de couloir souterrain dans mon itinéraire quotidien je me demande : les lignes de métro que l’on préfère sont-elles celles que l’on emprunte par amour ?

 
*****

Depuis longtemps maintenant, il ne m’inspirait plus de colère ou de révolte. De l’agacement parfois, un peu d’impatience, beaucoup de tristesse, une certaine pitié. Lui qui n’existe jamais qu’en coup de vent, toque à ma porte et reste une heure dans ma chambre. Je l’observe quand il s’installe dans mon fauteuil, il ne dit rien sur mon appartement (les rares autres fois « c’est pas super bien rangé » ou « t’as vraiment des dvd de bobo »). Sa peau est douce – comme s’il était impensable qu’elle se ride un jour – mais il a l’air vieilli. Je calcule son âge mentalement en essayant de ne pas prêter attention à son parfum trop fort qui me soulève un peu le cœur. Il a dépassé les cinquante ans et fait à la fois plus vieux et plus jeune, il a encore une angine, il me parle de ses pompes et abdominaux quotidiens en exhibant son bras.
Ses refrains habituels, mes oreilles distraites.

Sa présence me trouble et fait feuler le chat. Puis, il prononce avec légèreté des mots durs, une insulte vulgaire avec un air de connivence naïf, il pense que je vais rire à sa plaisanterie. Je suis mi-lasse mi-révoltée, j’invoque le respect élémentaire, le refus de la grossièreté. Il écarquille les yeux sans comprendre. Tu es trop passionnée, on ne peut pas discuter, tu es encore amoureuse ?

Le ton monte et il s’enfuit.
Quand j’étais petite, je réclamais des bagarres à mon père, je rêvais de le terrasser, de m’asseoir sur son dos pour savourer mon triomphe, mais il ne me laissait jamais gagner.
Pendant un instant j’en rêve à nouveau, profiter de cette fatigue qui ne le quitte plus pour piétiner ses incohérences, sa bêtise, son arrogance, ses défaites, sa lâcheté, en profiter pour le piétiner lui. Le sentiment violent ne dure que quelques secondes avant que je ne ressente ma propre fatigue. Je le raccompagne et lui souhaite un prompt rétablissement.

A dix-sept ans je constatais qu’on ne peut pas forcément changer les gens qu’on aime. J’en concluais que la réponse la plus saine aux imperfections parentales était l’éloignement, comme quand on s’éloigne de vieux amis avec qui on ne partage plus grand chose.
A vingt-trois ans je lutte pour ne pas faire de mon empathie une condescendance humiliante. Je ne cesse de mesurer les distances étourdissantes qui peuvent séparer les  intérêts, la culture et surtout les valeurs des membres d’une même famille. Quand Cl. me parle des intolérances affreuses de sa mère, j’essaie de la rassurer doucement. Au fond je suis aussi abasourdie qu’elle et je ne sais toujours pas bien comment gérer l’affection pour des personnes qui se révèlent si étrangères à nous.