Un immeuble sans boîte aux lettres

En face il y avait un couple japonais.
Longtemps le jeune homme a vécu seul, il avait des gestes délicats et des T-shirts sombres bien coupés. Puis, une jeune femme tout aussi délicate a emménagé avec lui. Ils cuisinaient ensemble, souvent en même temps que nous. Je trouvais que ce couple discret allait bien avec le nôtre, de part et d’autre de la cour de l’immeuble.
Les japonais ont été remplacés par un gros monsieur dégarni, avec une barbe d’ogre. Il veille tard et hurle dans son téléphone à en faire trembler les murs (et moi) quand l’électricien dépanneur est en retard. Il lui arrive de se balader nu ou dans un peignoir atroce. Depuis qu’il a remplacé le joli couple, je songe souvent à installer des rideaux de ce côté-là de l’appartement.

La dame au-dessus a emménagé après deux mois de travaux bruyants. Nous avons beaucoup joué à deviner son métier, sans jamais réussir à identifier ses horaires. Elle aime assurément la musique et nous l’imaginions occupée à enregistrer des albums pointus de soul, de slam électro et de hip hop dès huit heures du matin jusque minuit passé, heure à laquelle elle nous a confié préférer rentrer en taxi (« Je lui demande de m’amener jusque devant la porte d’entrée, je ne me sens pas en confiance sinon »). Elle invite souvent des amis qui ont l’air très joyeux et mélomanes. L’isolation de nos appartements étant mauvaise, j’entends parfois son portable vibrer ou l’eau couler quand elle prend sa douche.
Un soir, elle est descendue nous demander de faire moins de bruit : ma sœur – qui était en visite – et moi nous étions disputées à propos de notre beau-père. Malgré les tentatives de R. pour nous calmer, nous avions passé un certain temps à nous hurler des injures comme cela nous arrive encore (de moins en moins heureusement). J’étais morte de honte en allant ouvrir la porte.
Elle n’est jamais redescendue, ni pour les cris pendant la rupture, ni pour les pleurs après.


De l’autre côté du pallier, il y a une mère acariâtre et possessive, sa (grande) fille très gentille, et le violon de cette fille. La rumeur veut que la fille ait commencé le violon avant de savoir parler. Je ne connais pas exactement son âge, mais ça doit bien faire vingt-six ans. Quand je l’entends jouer (tout le temps), je comprends par contraste le génie des grands interprètes. Je dis des choses méchantes comme « Mais qu’elle le bouffe son violon »  quand elle reprend pour la millième fois la même mesure de Vivaldi, avec une incapacité manifeste à en reproduire la beauté. Je m’adoucis parfois en l’entendant jouer sans s’arrêter un air inconnu et harmonieux, « Elle a progressé ce matin ! ». Je lui souhaite malgré tout de réussir un jour à percer dans la musique et d’enchaîner des contrats à l’étranger qui lui permettraient peut-être d’échapper à sa mère. Quand je la croise dans l’escalier nous échangeons de grands sourires silencieux. Un jour, R. s’est mise à imiter la chanson du Roi Lion de façon stridente et décomplexée, en sautillant derrière la porte pour m’accueillir, alors que la voisine était encore sur le pallier. Elle l’évite honteusement depuis.

 

Au troisième, il y avait Monsieur B.
On ne le connaissait pas bien. Un jour, nous avions été invitées à boire le beaujolais nouveau chez lui avec la concierge («  je suis venue avec les p’tites du deuxième »). Il avait soigneusement préparé la table : une nappe couleur vert bouteille, plusieurs saladiers de gâteaux apéritifs et une chemise boutonnée jusqu’en haut. Nous n’avons jamais aimé le beaujolais, mais la soirée avait été festive. Monsieur B. ravi, nous avait raconté avec un enthousiasme débordant les différents métiers qu’il avait exercés dans sa vie, au fil des hasards et de l’Histoire. Cette succession d’emplois invraisemblable m’avait fait penser à Doinel, et il était difficile de ne pas se prendre d’affection pour cet homme qui était le doyen de l’immeuble et qui avait une anecdote à raconter sur chaque ancien locataire.
Quelques mois plus tard, Monsieur B. est décédé et sa fille est venue à Paris pour s’occuper des formalités et de l’appartement. Je crois qu’elle ne l’a pas mis en location.

 

Quand dans le hall je croise des têtes inconnues, je me prends à rêver qu’un Perec raconte les histoires de chacun de ces locataires dont je ne sais rien. Elles ressemblent à quoi les vies de tous ces gens qui ont la même adresse que moi ?


serge c 

 
Crédit photo: Serge Clément.
Il fait actuellement l'objet d'une exposition au Centre culturel canadien à Paris. C'est très bien fait, pointu, agréable (et gratuit!). On y constate la magie de l'illusion bidimensionnelle, une obsession des filtres naturels, de l'humour, de la mélancolie et du sordide quotidiens comme seule la photographie peut les capter et les révéler. 

Janvier en petite société


Comme nos réorientations ne se sont pas faites en même temps, nous avons échappé au scénario du couple d’amphithéâtre. Elle avait une année d’avance, nos fréquentations n’étaient pas les mêmes et elle appelait mes amis de fac tes petits potes.
Depuis mon changement d’université, elle ne connaît pas mes professeurs, nous ne nous retrouvons plus dans les couloirs avec un sourire de soulagement, et nous ne nous disputons plus derrière la machine à café (parle moins fort tout le monde nous regarde). Pourtant, les nouvelles têtes qui me sont désormais familières s’associent dans mon esprit sous le même intitulé qu’avant: mes petits potes.


Pour aller de Saint-Michel à l’appartement d’A., il faut passer devant une chocolaterie qui fait des énormes pingouins en chocolat. J’aimerais prendre une photo, mais ma batterie rend l’âme avant.  
Selon N., le studio d'A. ressemble aux appartements étudiants parisiens dans les vieux films. Je me demande de quels films il parle mais je ne lui dis pas, nous baillons au-dessus de nos bols parsemés de clémentines, tandis qu'An. prépare des œufs brouillés (des vrais, et une vinaigrette au balsamique qui ira parfaitement avec les tartines à la confiture de figue).
A. ne mange pas beaucoup, assis derrière son piano à enchaîner les airs connus sous nos cris enthousiastes, (excessivement) admiratifs et joyeux. Peut-être que le point commun des étudiants en droit c’est un amour pour les associations musicales douteuses. Les chansons déterrées la veille (quelqu’un a mis Beyoncé et les Spice Girls, ce n’était pas moi, je me sens soulagée et beaucoup moins vieille depuis) avaient déjà annoncé la couleur. En nous resservant du fromage blanc et du granola, nous réinventons Stand by me avant de pousser la voisine d’en face à fermer sa fenêtre sur Polnareff. Derrière nos pitreries, je décèle qu’An. n’a pas seulement des petits talents en cuisine et en danse, mais qu’elle chante aussi très bien.

Quand L., Cl. et N. me disent « la prochaine fois on fait le brunch chez toi », je me sens rougir et bredouiller. Oh la la chez moi.
Puis je me dis qu’après tout, ils ont l’air de m’apprécier en sachant que je décline un verre le samedi soir pour cause de sortie à l’Opéra (je crois que ça les amuse) et qu’il suffira de décrocher les listes que je n’assume pas auprès des petits-potes-de-moins-de-douze-mois. Secrètement, j’espère que M. ne renversera pas de bière sur mon parquet en tentant de faire des prises de judo entre deux accolades trop tendres (avant de me souvenir qu’on ne brunche pas à la bière). Je repense aux soirées avec les amies de prépa où l’on finissait par se photographier hilares dans des poses lascives avec un dictionnaire d’allemand unilingue. Je repense à mon club de lecture plein d’inconnues que j’invite sans hésiter chez moi, sans décrocher aucune liste.  
Je finis par sourire en pensant Mamie Eloustic apprend à devenir jeune, allons-y les petits potes.