A quinze heures rue du Temple (on n'atteindra jamais la place de la République remplie dès 13h30), je me dis que ça fait du bien d'être ensemble, ça fait du chaud.  Ça rassure un peu.
Il me paraît que le plus important, ce n'est pas de devoir défiler un peu trop souvent à mon goût ces dernières années, mais de pouvoir le faire en étant suffisamment entouré pour se convaincre que les causes ne sont pas vaines.

Il va être long le temps de l'esprit déboussolé, désorienté et craintif. J'essaie de repousser la peur à après, mais ça fuit un peu de partout et l'impression soulageante de solidarité généralisée est atténuée par ceux qui, déjà, exhibent leur narcissisme absurde, leur besoin de discorde, leur besoin de singularité colérique, leur refus d'encouragement.
J'oscille. Je ne sais pas ce qu'il faut en faire. Je cache mes yeux puis j'écarte les doigts. Je me dis que c'est franchement trop tôt, que c'est indécent, qu'il ne faut pas accorder d'audience à ces voix-là. J'essaie de me tempérer, de me dire que les deuils sont multiples et qu'ils ne peuvent pas s'exprimer à l'unisson. Mais quand même: déjà le cynisme, déjà la haine, déjà le dévoiement...
Alors à quinze heures rue du Temple, j'avais le coeur gros d'émotion, mais aussi d'angoisse pour la suite.

Je me demande comment on agit à son échelle, comment on défend les valeurs vitales qui laissent le coeur bousillé et nauséeux quand elles sont niées. Je m'angoisse de ne servir à rien dans les luttes nécessaires. J'ai laissé tombé l'engagement politique militant parce que j'avais la sensation de m'y trahir, j'allège ma conscience en tentant de m'informer, d'être cohérente, en encourageant les personnes dont je partage les convictions et admire le travail. Des trucs bien jolis gentils.
C'est quoi agir?

Parfois c'est terrassant. Certains débats me donnent une impression de profond découragement. Quand je sens l'autre flancher sur un point, je me réjouis, puis je me sens coupable de ne jamais chercher à comprendre vraiment ce qui motive le cynisme, les peurs, la provocation. J'avance ma vision avec la certitude pompeuse de sa supériorité et je n'accepte la discussion que parce que je sais que le reste est stérile, mais souvent j'ai juste envie de m'enfuir en hurlant bande de cons. Avec J. je ne cède pas à la tentation de l'exclusion, c'est plus simple parce qu'il ne transgresse pas le socle essentiel (réduit à peau de chagrin par moments - et mes envies de "clamse dans ton cynisme, abruti" ressurgissent) et parce qu'il y a beaucoup d'affection.
Je m'emmêle les pinceaux et j'ai mal au crâne à force de me demander où finit la pédagogie et où commence la condescendance. Qu'est-ce qui relève des fondements indispensables au contrat social, et qu'est-ce qui relève de l'avis politique libre. Je ne sais plus s'il faut continuer à miser sur les outils auxquels je crois, alors même qu'ils sont visiblement dépassés et insuffisants. Quand l'unité c'est si compliqué rien que dans l'entourage, je ne sais plus comment on y parvient à l'échelle d'un peuple.
Je crois que je suis une piètre démocrate.


[Edit du soir: Mais quand même, qu'est-ce que ça fait du bien cette journée, cet élan immense, les yeux qui brillent et Paris sans nuages. ]

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Mercredi, Catherine Meurisse est arrivée en retard rue Nicolas Appert, elle a raté la réunion de la rédaction dont elle fait partie, et a échappé à la fusillade à quelques minutes près. Je crois que j'ai déjà parlé d'elle ici, parce que j'admire énormément son travail.
Comme il faut rassembler ses esprits et continuer la vie, j'ai eu envie que 2015 soit l'année du dessin, et l'année où on encourage les gens à exercer ces beaux métiers qui ravivent la joie en toute circonstance.
Je lorgnais dessus depuis un moment, alors j'ai acheté Moderne Olympia de C. Meurisse et c'est tellement chouette que j'aurais voulu qu'il y ait dix autres tomes derrière. Tout est drôle, audacieux, fou, et foisonnant de références culturelles (soigneusement indexées à la fin, pour les cultures un peu lacunaires comme la mienne). Le dessin est hyper expressif, doux et malicieux à la fois.
J'aime les bulles chez C. Meurisse, elles font un peu partie de sa signature, avec leur propre dynamisme, et l'écriture légèrement penchée qui donne l'impression qu'on la connaît un peu personnellement (c'est une des choses qui me plaît tant dans la BD: l'accès à l'écriture de l'auteur - source de grande joie pour la groupie que je suis). Ah, et comme ce n'était pas suffisamment génial, Moderne Olympia fait aussi comédie musicale (mais je n'en dévoile pas plus parce que les surprises c'est sacré). Et puis, j'adore toujours quand on joue avec Manet.

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L'histoire: le musée d'Orsay version studio de cinéma géant.

 



J'évoque aussi rapidement une autre BD lue récemment et grandement appréciée (deux ans que je voulais la lire, c'est dire mon rythme d'avancée dans mes différentes listes): La Tendresse des Crocodiles (et le tome 2 L'Ivresse du Poulpe) par Fred Bernard. J'aime bien les histoires centrées sur l'insignifiant, les oeuvres sur les petits riens (même si ceux de Lewis Trondheim m'avaient un peu déçue), sur la vie au quotidien. Cette BD-là c'est tout le contraire. On plonge dans l'aventure, dans le thème des grands voyages et explorations, avec des personnages hauts en couleur aux noms improbables (Eugène Love Peacock, c'est un peu le genre de nom qu'on choisissait dans nos tentatives de romans quand on avait treize ans, non?) mais jouissifs, du suspens, et un rythme effréné. Je me rends compte que sans le vouloir je lis surtout des bandes dessinées avec des héroïnes. Celle-ci est très attachante et assure une lecture hors du temps, au rythme de son exploration africaine. J'ai pensé que c'était sensiblement la même Afrique moite que celle dépeinte chez Hervé Guibert, dans une version beaucoup plus légère et moins nauséeuse évidemment (j'avais été un peu déroutée par Le Paradis - Comment doit-on aborder ce livre? Qui a décrété qu'il appartenait à une trilogie?-  je crois que seule la dernière partie m'a vraiment fait grande impression).
Les aventures de Jeanne Picquigny se poursuivent dans un troisième tome (La Patience du Tigre) que je n'ai pas encore lu, mais dont je crois savoir qu'il est tout à fait compréhensible même sans avoir lu les deux premiers.
Bref, à mettre entre toutes les mains, sauf celles de votre petit neveu de douze ans qui aime Tintin, parce qu'il y a quelques fois du contenu très explicite et qu'un incident diplomatique familial est vite arrivé.


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